La mort donnée aux animaux domestiques

La mort donnée aux animaux domestiques, trop près, trop loin de la vie des humains

pochette livre deuil et animaux domestiquesMarie-Frédérique BACQUE, Présidente de la Société de Thanatologie et directrice de la publication d’Études sur la Mort nous présente le 145 numéro des études sur la mort du mois de novembre à travers un éditorial sur le thème de la mort donnée aux animaux domestiques.

La mort donné aux animaux domestiques est-elle une question ?

Sans aucun doute, cette question est de plus en plus aiguë puisqu’elle touche toutes les catégories de la société: des gens qui font leurs courses le plus trivialement du monde aux élites intellectuelles qui «pensent» la vie dans ses moindres villosités. Les auteurs de ce numéro d’Études sur la Mort ont participé à une tentative interdisciplinaire de mettre en mots, et même en concept, la question de la mort des animaux qui partagent notre «domus» ou du moins ce qu’il reste de la cour de ferme vestigiale des temps de la vie autarcique humaine.

Les synonymes proposés par le dictionnaire Robert (1977), établissent clairement la valence ambiguë de la notion de domestication: apprivoisement, asservissement, assujettissement.

Quelles sont donc les valeurs de notre compagnon-age avec les animaux ?Responsabilité ?Vérité ? Amitié ?Compassion?Travail ? Amour ?

Pour Georges Chapouthier, «les relations entre l’homme et les (autres) animaux peuvent renvoyer à trois grandes conceptions de l’animal: l’animal humanisé, l’animal-objet et l’animal-être sensible». Cette vision tripartite reflète exactement la difficulté du dialogue entre nous les humains, au sujet de nos compagnons animaux.
Minimisons-nous leur rôle auprès de nous et ce sont les chiens et chats qui peuplent nos maisons pour nous apporter affection, divertissement et surtout répondre à ce besoin de prendre soin d’autrui qui nous leurre sur notre désir de responsabilité? Considérons-nous l’animal pour sa chair et c’est bien le déni de la sensibilité du cochon ou du poulet qui nous empêche de penser l’animal autrement que dans notre assiette? Enfin, nous projetons-nous dans les quelques décennies à venir et ce seront les animaux, délogés de leur territoire, qui se métamorphoseront en SDF de la planète, venant, tels les renards ou les ours, quémander leur nourriture dans les poubelles?

De la liberté négative au droit négatif

Corine Pelluchon nous apporte une profonde réflexion zoopolitique et surtout politique. Pour elle, nous formons avec les animaux une communauté mixte. Auteure d’un ouvrage majeur (2011) plaidant «pour une éthique de la vulné- rabilité pour les hommes, les animaux et la nature», Corine Pelluchon reprend l’élaboration de leur théorie de la citoyenneté par Donaldson et Kymlicka (2011) qui défendent l’idée de l’inviolabilité des animaux. Les animaux aspirent, par essence, à rester en vie, et ce besoin, cette poussée vitale bien traduite en anglais par le terme «drive», est la caractéristique ontologique de tous les êtres vivants. Il serait donc philosophiquement inique «d’appliquer le kantisme pour les humains et l’utilitarisme pour les animaux». Et pourtant… Ce droit négatif, évident, fondamental qui devrait se passer de loi est bafoué sans cesse par l’idée de propriété. Si l’animal est ma propriété, s’il représente un risque pour ma propriété, je peux m’en débarrasser, avec toutefois quelques limites, largement insuffisantes aujourd’hui. Une discussion sur la liberté négative, inaugurée par Claude Lévi-Strauss, aboutit à une critique sur la distinction complexe droit positif-droit négatif. Cette question est bien entendu d’actualité au moment même où les droits des animaux en France pourraient être modifiés dans le Code civil. Il semble nécessaire de passer du droit négatif au droit positif pour les animaux. Cette distinction est indispensable à comprendre, si nous souhaitons un changement majeur de nos sociétés. Les droits positifs sont des droits écrits dans les lois, les constitutions. Les droits négatifs sont des droits naturels, non écrits. John Locke (1632-1704) en mentionnait trois: la liberté, la vie et la propriété (ou la sécurité). Constatons que tous les droits fondamentaux sont des droits négatifs. En effet, ils commandent aux autres humains et aux États, de ne pas accomplir une action pour les préserver. Ainsi les droits négatifs permettent la liberté négative: ne pas entraver l’autre, ne pas lui faire de mal, ne pas le discriminer. Cependant, ces droits sociaux sont imprécis et exposent à un risque d’arbitraire. Ainsi, la liberté d’expression, comme on ne le sait que trop bien, impose sa part de risque (pour le dictateur qui doit forger des droits la contraignant), de même, la notion de bien-être, n’est pas partagée par tous. Nous savons parfaitement pour nous, les humains, que la qualité de vie, «ma qualité de vie» est totalement subjective, moi seule peut la définir, alors imaginez décrire la qualité de vie d’un animal…

La qualité de vie des animaux à un coût, lorsque la vie animale pèse de plus en plus lourd dans l’économie

Hélas, depuis l’avènement du néo-capitalisme boursier et de la globalisation économique, les animaux «de chair» sont littéralement objectalisés dans le système à tout niveau de la chaîne… Sommes-nous dans une économie de la machine ou de l’Outil, comme le met en scène Isabelle Sorrente dans ses quatre «méditations en zone d’abattage»? Elle nous fait ressentir l’expérience d’une truie, jetée dans une machinerie dont les hommes ne sont que les instruments froids comme leurs lames d’acier. Cette part émotionnelle ne peut être niée. Oui les animaux sont des êtres sensibles, non ils ne parviennent pas à nous le communiquer, surtout si nous refusons la règle de la communication en nous absentant de notre capacité perceptive. Lorsque nous refusons d’être récepteurs du message, la communication n’est plus une interaction. Comprendre les langues humaines est une chose, les animaux y parviennent parfaitement dès qu’ils nous côtoient, mais se heurter au système du travail industriel ne leur laisse aucune issue. Pour les hommes aussi d’ailleurs. La vie d’un tueur d’abattoir est une forme de calvaire comme l’a bien montré Manuela Frésil dans son film «Entrée du Personnel». Cependant, les abattoirs donnent l’impression étrange d’une recomposition pervertie du travail: la souffrance fait face à la souffrance, deux espèces partagent un combat inégal, liées par leur sensibilité. L’une est contrainte par des cadences folles, l’autre est sidérée par la violence des lieux, des odeurs, des cris et surtout, la rupture absolue de la confiance avec celui qui l’a élevée (Jean-Luc Daub, 2009)…

Manger moins de viande est un acte politique

Nadia Veyrié propose ce message «manger moins de viande est un acte politique» parce que notre planète ne pourra pas supporter longtemps les humains et leurs élevages. Jetez un ?il sur le film magnifique mais cruel, Samsara, de Ron Fricke. Vous y découvrirez une «ferme des mille vaches» chinoise…Imaginez les Holstein à larges taches noires sur fond blanc, enfermées dans un vaste hangar, d’où elles peuvent pénétrer sur une plate forme centrale tournante sur laquelle elles sont «ajustées» pour la traite. Cette vision donne le vertige, pas seulement parce que les vaches tournent, mais parce qu’elles semblent s’être adaptées à un monde sans herbe, sans ciel ni nuages, mais aussi sans humains, cachés derrière leur combinaison et leur masque hygiénique. Dans ces conditions de machinisation du vivant, une attitude plus respectueuse et j’ose dire plus humaine des animaux semble juste (mais ici le qualificatif d’humain semble vidé de son sens).

Comment garder ses qualités humaines quand le monde industriel ment sans cesse par omission ?

La polémique est rude car des milliards de bénéfices pour les multinationales de l’alimentation sont en jeu. Prenons l’exemple de la nourriture pour chiens et chats qui est un vrai scandale. Si les «propriétaires» de ces animaux connaissaient la composition des croquettes destinées à leurs compagnons, ils y renonceraient sans doute: tous les déchets des abattoirs (sang, moelle, abats, cornes, graisses, sabots, poils) y sont versés, mixés, longuement cuits et enfin séchés pour devenir cet aliment qui diminue la durée de vie et induit des pathologies de toutes sortes dans les plus récentes études. Nous serions curieux de voir ce qu’en pense la SPA (Société Protectrice des Animaux). Grâce au travail de Jérôme Michalon, nous comprenons qu’obtenir des indications sur la surpopulation dans les refuges et la nécessité de recourir à l’euthanasie des animaux, est très difficile. Cependant, les chiffres existent aux États-Unis. Ils pourraient être disponibles pour tout citoyen en France. Cet aspect central qui rejoint la question de la démocrati- sation des politiques et de leur transparence circule dans la plupart des contributions de ce numéro d’Études sur la Mort. Jérôme Michalon insiste, tout comme Jocelyne Porcher (2002), pour que la condition animale fasse l’objet d’une information exhaustive et pas seulement sous l’angle émotionnel. Pour ces sociologues, le traitement «offert» par les refuges aux animaux errants ou abandonnés est typiquement «moderne» au sens de Bruno Latour. Il veille à «bien séparer ce qui, dans chaque être, relève du social, du symbo- lique, de la culture, et ce qui relève de la matière, du corps, de la nature». Une anthropologie des relations homme/animal ne saurait être contemporaine si elle omettait d’intégrer ce qui relève de la destruction et même de l’anéantis- sement sans mémoire d’êtres dont la croissance n’est plus limitée en raison de la perte de leur place dans le cycle écologique, mais par leur prédateur principal, l’homme. Une association comme le Collectif pour une Régulation Douce des Pigeons et Protection Animale (C.RÉ.DO. Pigeons et P.A.), est sans cesse sur ce terrain: refus de la hiérarchie entre les êtres vivants, militance pour une approche sensible et responsable, vérité au sujet des mesures de régulation.

Parler de la mort des animaux ? Une éthique nécessaire

Michelle Julien ne mâche pas ses mots. Pour elle, les nouvelles du front des animaux ne sont pas satisfaisantes. Elle reprend l’historique du déplacement des abattoirs du centre de la cité vers ses périphéries, comme une hypocrisie, nécessaire pour atténuer le sens critique des généreux donateurs. Cependant, comme pour les cimetières humains, la mort a été niée, évacuée des lieux économiques ou culturels, afin de prétendre offrir aux citadins une vie sans ombrage. Jean-Charles Cougny, son co-auteur écrivain et éleveur de bovins témoigne: «l’abattoir est l’endroit le plus triste du monde». Lieu caché, reclus qui réclame sa fournée de bêtes pour fonctionner de manière rentable. Du coup, plus d’abattoirs locaux où les paysans peuvent accompagner leurs animaux et aller jusqu’au bout avec eux. Aucun n’est indifférent à cette manœuvre. C’est un déchirement authentique dont témoigne chaque éleveur. Regardons du côté de l’Estrémadure (Espagne). Nous voilà à La Pateria où Eduardo Sousa à une exploitation «éthique»: il produit du foie gras sans gavage des oies. Dans l’article de Sandrine Morel  (Le Monde du 28.12.2013) on apprend que les oies sauvages se posent et restent dans le domaine de Sousa. 1000 oies se promènent et se nourrissent de glands, de lupins, de figues, d’olives et d’herbe. Un mois avant l’abattage, elles se délectent de maïs bio venu de France. D’après l’éleveur, les oies qui ne peuvent plus voler parce qu’elles sont blessées (elles sont dites «ailes cassées»), ne sont pas marginalisées mais au contraire soudent le groupe. Elles font les meilleures mères et persuadent les mâles de ne pas partir en les laissant seules. Le moment de l’abattage est mis en scène, afin que les oies ne perçoivent pas le danger et ne s’envolent. Elles sont attrapées à la main pendant une nuit sans lune et emmenées dans une salle où on les endort avec du gaz carbonique avant de les égorger. L’exploitation fournit 400 kg de foie gras par an en moyenne, vendus à Dubaï, à la Maison Blanche ou à la maison royale espagnole avant même d’être produits, malgré un prix de 163 € les 180 grammes.

Eduardo Sousa épargne toujours une centaine d’oies pour que leurs oisons naissent sur l’exploitation. Chaque femelle peut pondre jusqu’à 20 œufs ce qui permet de renouveler le cheptel chaque année. «Mes oies naissent et meurent heureuses», assure-t-il.

L’avenir de la viande ou des animaux…

L’exemple du foie gras d’Estrémadure nous fait réfléchir à la mort des animaux d’élevage. Les éleveurs distinguent parfaitement la conduite «normale» vers l’abattoir, de l’euthanasie «anormale, mais nécessaire» des animaux atteints de maladies incurables. C’est pour eux, «l’ordre logique du moindre mal». Pour Sébastien Mouret qui nous présente une enquête appro- fondie auprès d’éleveurs, l’euthanasie introduit une contradiction dans le travail, entre l’exigence d’éleverles animaux, et celle de les tuerpour leur éviter des souffrances inutiles. Si cette euthanasie peut s’entendre, puisqu’elle est même posée par les humains dans des circonstances exceptionnelles et l’on parle alors d’euthanasie compassionnelle, elle n’a rien à voir, lorsqu’il s’agit «d’euthanasie gestionnaire». Isabelle Sorrente nous a décrit les animaux «mal à pied», qui, paradoxalement parce qu’ils souffrent d’une malformation, vont échapper à l’abattoir qui n’accepte que des bêtes conformes. Mais ici, rares sont ceux qui échapperont à l’euthanasie, car que rapportent-ils alors à l’éleveur? Les éleveurs n’aiment pas cet «arrangement» avec la mort, qui n’est pas un «petit arrangement», pour paraphraser Pascale Ferran (1993). Ressentent-ils la tentation de la destruction de ce matériel humain? Les mots peuvent rapidement glisser à la faveur de quelques lapsus, car tout est affaire de vocabulaire lorsque l’on regarde de près les paquets de viande plastifiés: élevés en plein air, bien-être animal, sans OGM, même les mentions les plus favorables sont douteuses…Ainsi, me promenant autour de quelques exploitations de volailles «élevées en plein air», j’atteste que près de chez moi, ces poulettes rousses (toutes de la même couleur) «gambadent» juste autour de leur hangar, soit une dizaines de mètres de part et d’autres du silo à grains, sur un terrain sec en été, boueux en hiver et qu’il n’y a aucune herbe autour d’elles dans lesquelles elles pourraient s’ébrouer. Cependant, elles peuvent, si quelques lombrics parviennent à creuser une galerie jusqu’à la surface, en picorer un, et prendre un «bain» de sable, le temps autorisé par leur très courte durée (8 semaines en moyenne). Est-ce cela l’avenir des animaux de chair? Leur mort est-elle utile? Si l’on compare leur fin à celle des «morts utiles», thème de la très belle revue Terrainde Mars 2014, on s’aperçoit qu’une mort banalisée mais surtout totalement diluée dans la masse, une mort sans mémoire et même sans intérêt, car au fond nous n’avons pas vraiment besoin de viande, cette mort, semble sans objet. Jean-Louis Le Tacon nous montre en revanche que la mort d’Arthur, le cochon de Pauline et de Yann, n’est pas une mort sans mémoire. Son film nous permet de goûter littéralement toute l’amertume du conflit de loyauté ressenti entre l’éleveur et son animal. Comment peut-on trahir celui que l’on a élevé tout petit? Comment peut-on manger ce compagnon de presqu’une année? Il faut vraiment un rituel, celui de toutes ces préparations culinaires, pour intérioriser ce «forfait» (dixit l’auteur)… Quant à la mort des autres animaux domestiques, elle peut être célébrée par leur maître, sur les épitaphes inscrites dans les cimetières pour animaux. Elle paraît apprendre aux enfants à se préparer aux pertes de la vie. Car pour un enfant, la mort d’un compagnon animal est toujours un véritable deuil…Nous terminerons avec ce bel article de Marine Croyère, professeure des écoles, qui a réalisé une recherche originale dans une classe de CM1-CM2. Des visites au cimetière, un «débat philo» et la réalisation de poèmes lui ont permis d’aborder avec eux la question de la mort. La mort d’un animal est souvent la toute première séparation définitive qu’ils aient vécue. Cette mort a été «utile», mais surtout triste. Elle semble surtout déterminante pour apprendre la vie dans sa totalité. Puissent-ils ne plus l’oublier…

 

Marie-Frédérique BACQUE, Présidente de la Société de Thanatologie, Directrice de la publication d’Études sur la Mort.

Pour plus d’informations ou pour vous procurer l’étude sur la mort : « La mort donnée aux animaux domestiques, trop près, trop loin de la vie des humains » rendez-vous sur le site officiel de la société de thanatologie.

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