Parler du suicide avec un enfant – Rencontre avec Hélène Romano

Le suicide d’un proche est une épreuve particulièrement difficile à vivre. La dimension traumatique de ce deuil entraine souvent de nombreuses complications.

Pour cette raison, depuis sa création en 1995 par le Dr Hanus, la Fédération Européenne Vivre son deuil a toujours accordé une attention particulière à sa mission d’accompagnement des personnes en deuil suite au suicide d’un proche.

Le soin que nous portons aux endeuillés après suicide est d’autant plus important quand il s’agit d’enfants. Que ce soit par l’organisation de groupes de parole ou d’entretiens individuels, une prise en charge destinée aux plus jeunes est nous semble-t-il déterminante dans ce type de deuil.

Ainsi, afin de libérer la parole autour de ce deuil encore tabou, nous vous proposons de visionner cette entrevue avec Hélène Romano, psychologue clinicienne spécialisée dans l’accompagnement du deuil traumatique. Elle aborde l’importance d’aider l’enfant à mettre des mots sur cette mort dont on tait encore trop souvent la réalité.

Apprivoiser le deuil

« Comment fait-on pour traverser un deuil ? On parle si peu de ce moment si difficile de l’existence.

J’ai perdu mon fils, accidentellement, il y a deux ans et je peux dire que j’ai cessé de vivre depuis l’annonce de son décès. Comme j’ai une profession intéressante, je me réfugie dans mon travail depuis ce moment-là.

Je fais en sorte que les gens ne m’en parlent pas. J’évite tout ce qui me rappelle sa présence. Mais je sens bien que je survis, je ne vis pas vraiment. J’ai coupé les contacts avec mon ex-mari et parfois j’envisage même de m’en aller vivre très loin quand je prendrai ma retraite. »

Traverser le deuil

Oui, il est vrai qu’on n’aborde pas facilement la problématique du deuil. On a même tendance à en parler, publiquement, le moins possible. Autrefois, il y a 50 ans et plus, la perte d’un être cher était un événement public. Le nom du défunt était inscrit dans de petites cassettes vitrées au coin de quelques rues de la ville ou du village, comme ça l’est encore dans certaines localités. Les cloches de l’église sonnaient pour annoncer le culte ou la messe en l’honneur du défunt.

Tout a bien changé et rapidement. Aujourd’hui, le nombre de défunts sont inhumés ou crématisés sans cérémonie, dans la plus stricte intimité.

Il n’y a plus de place pour le chagrin, pour le partage, pour le réconfort, pour faire mémoire de celui ou celle qui nous a quitté. Il n’y a pas de temps à perdre, la vie continue !

apprivoiser le deuil 1Pourtant, le deuil est l’une des expériences les plus communes, les plus douloureuses, les plus profondément humaines, personne n’est épargné. Cette conscience d’une sorte de fraternité dans le chagrin est l’un des remèdes efficaces : pouvoir partager, parler, mettre des mots sur cette douleur qui tord le cœur, c’est l’un des moyens de traverser ce temps de deuil.

Le Dr. Christophe Fauré, grand spécialiste du deuil, insiste sur ce partage, sur l’écoute qui peut être offerte aux endeuillés. C’est le but de tout ce qui est mis sur pied pour accompagner les endeuillés qui le souhaitent : groupes de parole, café-deuil, ligne de téléphone gratuite avec des bénévoles formés à l’écoute.

Cependant, ces offres ne correspondent pas à tout le monde, certains préfèrent ne pas parler de leur chagrin. Ils utilisent l’énergie des émotions de colère, de peur, en les investissant dans des activités diverses.

C’est pourtant la tristesse qui est l’émotion centrale dans le deuil et cette émotion entre en conflit avec notre désir d’être fort et de pouvoir se débrouiller tout seul.

Il y a pourtant un prix à payer pour cette non prise en compte, ce déni de notre tristesse, qui est perçue comme quelque chose d’indésirable.

La tristesse signale que notre cœur est « brisé » et qu’il a besoin de pouvoir s’exprimer, pleurer, trouver de la consolation.

On peut décider de ne pas donner d’attention aux besoins de notre cœur, mais cela a comme résultat de nous mettre à distance de nous-mêmes, de la vie et des autres. On peut même se durcir et devenir désespéré.

Des moyens pour accepter le chagrin du deuil

Il s’agit tout d’abord « d’honorer » ce chagrin. L’intensité du deuil est en rapport avec l’amour qui reliait les deux personnes. On n’est pas réellement en deuil de quelqu’un qui nous est indifférent.

La tristesse fait partie du processus de perte et de séparation : il est utile de se donner la permission de la ressentir et de la vivre. On peut se donner des moments pendant lesquels on regarde des photos, écoute une chanson qu’il aimait, relis ses derniers mails, et pendant ces instants, on se laisse pleurer, on laisse son cœur s’ouvrir, exprimer toute la tristesse qu’il contient.traverser le deuil 1

Certains craignent de ne pas pouvoir s’arrêter s’ils commencent à pleurer, c’est une illusion. Au contraire, exprimer cette tristesse, accueillir ces larmes, cela apporte un grand soulagement et l’on retrouve cette détente intérieure si importante, on peut aussi écrire ce que l’on ressent, peindre, dessiner, écouter de la musique ou jouer d’un instrument, ou marcher seul dans la nature.

« Traverser le deuil », c’est se prendre en considération, c’est accepter cette douleur émotionnelle et voir combien il est nécessaire de l’exprimer.

Lorsqu’il y a de la culpabilité, et il y en a toujours un peu, car aucune relation humaine n’est parfaite, on peut écrire au défunt et lui dire ce que l’on ressent, puis ensuite, on peut brûler cette lettre. Le plus difficile, c’est parfois de se pardonner à soi, d’accepter d’être humain, donc imparfait.

Accepter le réconfort des autres

Les rites de deuil que l’on délaisse aujourd’hui, avaient pour but de resserrer les rangs entre survivants, de se donner du réconfort, de faire mémoire ensemble.

Bien sûr, tout cela a un coût, en temps, en organisation, en finances, mais le réconfort qu’on peut en retirer est énorme.

Un père endeuillé par la mort de sa fille disait : « sentir que tous les amis de ma fille étaient là, qu’ils avaient pris le temps de s’arrêter, de venir assister à la cérémonie, voir mes collègues, la famille, et celle de ma femme, je me suis senti soutenu et membre de cette communauté humaine si précieuse alors que nous traversions cette épreuve si douloureuse. »

Ce n’est pas en annulant la tristesse, en niant le chagrin que l’on peut avancer vers une nouvelle page de vie, c’est en honorant sa peine, son chagrin, en leur donnant la place et le temps qu’ils méritent.

A vous, chère correspondante, je souhaite paix et courage pour aller de l’avant et à chacun de vous, amis lecteurs, une très belle semaine.

Pour aller plus loin

Christophe Fauré, Vivre le deuil au jour le jour, Ed. Albin Michel

Rosette Poletti, Comment se dire adieu, Ed. Jouvence

Elisabeth Kübler-Ross – David Kessler, Sur le chagrin et le deuil, Ed. Pocket

Quand la mort transforme la vie en destinée…

Philosophie des jeunes en deuil

L’idée de la mort polarise la tendance humaine à l’absolu, sous la figure du tout ou rien. Pourtant, l’expérience réelle de la mort d’un proche fait épreuve à cette tendance, en ouvrant dramatiquement la possibilité d’un chemin de vie hors de ce tout ou rien.

L’autre n’était donc pas tout pour moi et je ne suis pas rien sans lui, continuer de vivre n’est pas trahir tout ce qu’il était pour moi, son absence ne le réduit pas à rien, ma douleur présente n’est pas le tout de mon être, même s’il n’y aura peut-être désormais aucun jour où elle ne sera plus rien

Or, comment supporter la sortie du tout ou rien quand l’imaginaire de l’amour semble lui même jouer sur ce registre, quand l’adolescence semble promouvoir cette radicalité comme sa vérité propre, quand le chagrin, le désespoir et la douleur semblent sans fin, quand le regard extérieur se fige dans une sombre compassion devant celui qui aurait « tout perdu » ? Que la vie soit encore possible pourtant, là est une épreuve redoutable qui passe trop inaperçue.

Là est la surprise déroutante et terriblement culpabilisante du temps de deuil. C’est cependant en accompagnant ce nouveau rapport au sens que le fantasme d’absolu peut desserrer son étau. Non pas pour se résigner à la nécessité naturelle des choses, ni pour consentir à vivre malheureux ou pour opérer une moyenne morose entre le tout et le rien…

Mais pour envisager la réalité d’une présence qui ne s’engloutit pas dans l’absence et pour faire droit à l’intensité d’une relation qui continue de travailler, autrement. Pour entendre que l’amour réel n’accomplit pas le vœu du tout ou rien, mais découvre la voie de l’unique et du singulier qui « passe les ravins de la mort ».

Contrairement à la philosophie commune, la rencontre précoce de la mort n’est pas la manifestation prématurée de la vérité de notre destin, nous dévoilant que tôt ou tard, tout ce que nous sommes et vivons se renversera en rien. Néanmoins la fatalité guette celui qui n’est pas accompagné dans une autre révélation, difficile quoique traversée de promesses : celle de la destinée unique de sa personne qui se joue dans l’intrigue de son histoire. Accompagner le deuil d’un jeune, c’est alors reconnaître la souffrance unique qui est la sienne, mais aussi les ressources de sens, infiniment précieuses et profondes, qui sont les siennes. C’est assurer, avec force et respect, que l’amour, le sens et l’autre sont au-delà du tout ou rien de nos exigences comme du tout ou rien des apparences.

Extrait de l’intervention de Yan PLANTIER (Philosophe) lors de la conférence de la FEVSD « Les jeunes en deuil ».

Le deuil, voie de la Résilience – Partie 1

La résilience

deuil resilienceLa résilience était, au départ, et est toujours une notion qui appartient à la dynamique des métaux : un métal est dit résilient lorsqu’il reprend sa forme après les coups qu’il a reçus.

Depuis quelques années, à la suite d’auteurs anglo-saxons, et en particulier Michaël Rutter, un pédopsychiatre de Londres, ce terme est utilisé en psychologie. Il s’est beaucoup vulgarisé à la suite des publications de Boris Cyrulnik. Dans cette dimension, la résilience reprend le sens qu’elle a en physique mais la dépasse. La résilience alors est la capacité à survivre à un traumatisme, à le dépasser, à l’intégrer mais elle est aussi plus que cela : la capacité à en tirer bénéfice pour davantage d’épanouissement.

Voici la définition qu’en donne Michaël Rutter :

« La résilience se caractérise par un type d’activité qui met en place dans l’esprit un but et une sorte de stratégie pour réaliser l’objectif choisi, les deux paraissant comporter plusieurs éléments connectés : une estime de soi et une confiance en soi suffisantes, la croyance en son efficacité personnelle et la disposition d’un répertoire de solutions. Elle est très nettement influencée par deux facteurs de protection : des relations affectives sécurisantes et stables et des expériences de succès et de réussite » (1985).

En fait, c’est plus une description et une tentative d’explication qu’une définition. On sent et il le confirme que pour lui il s’agit de la capacité à réagir aux changements difficiles de la vie et à en tirer profit, ce qui est tout à fait le cas du deuil dans des situations normales. Entendue en ce sens, la résilience peut être le lot de tout un chacun et se rapprocher de l’aptitude au deuil dont nous parlerons plus loin. Et cependant il existe une autre résilience beaucoup plus éclatante, plus somptueuse, celle de ceux qui ont traversé des épreuves redoutables et en ont tiré profit et qui ont réalisé une œuvre reconnue. Nous pensons bien sûr à Primo Lévi et à Bruno Bettelheim, Stanislas Tomkiewicz et il y en a beaucoup d’autres.

Il est tentant de voir dans la situation traumatique le point de départ de la résilience, alors qu’elle ne fait que révéler des capacités latentes qui lui préexistaient. Cependant pas de traumatisme pas de résilience : c’est lui qui la met en route, qui l’amène à s’exprimer, à se réaliser. En fait, la situation traumatique est double : la première, la plus profonde et la plus grave est celle qui amène à mettre en place une stratégie de survie, la seconde, ultérieure, est celle qui conduit la résilience à s’extérioriser. De quels traumatismes s’agit-il ? Si l’on pense aux enfants résilients, le traumatisme peut-être au sein de la famille où l’enfant futur résilient, est soumis au harcèlement, voire à la maltraitance, ou bien il est extérieur à la famille et vécu avec elle. Baddoura (1998) a montré, en ce qui concerne la guerre au Liban, combien les enfants peuvent être protégés par l’attitude positive de leur famille.

Tout autre est le traumatisme au cœur de la famille : l’enfant ne peut pas s’y soustraire et la situation insupportable s’étale sur une longue période de temps. La force du traumatisme est certes liée à l’action de l’agent provocateur, mais il est aussi en relation avec les capacités de réaction de celui qui en est victime.

Un des caractères du traumatisme est d’entraîner, chez celui qui le subit, un état plus ou moins transitoire de confusion et de sidération, confusion sur le plan de la compréhension, sidération sur celui des émotions. L’enfant soumis à des sévices sexuels reste tout un temps perplexe, pensant qu’il s’agit peut-être de quelque chose d’habituel, sinon normal, entre parent et enfant ou entre frère et sœur jusqu’à ce que le côté pénible, secret de ces actes, ne l’amène à les redouter sans avoir la possibilité d’y échapper. Il est même assez habituel que ces enfants se sentent coupables de ces pratiques, pensant un temps qu’ils en sont responsables.

enfant resilienceToutes ces pensées irrationnelles resurgissent parfois au cours du traitement psycho-thérapeutique. La sidération émotionnelle est le moyen par les enfants pour écarter la souffrance psychique. C’est une attitude souvent rencontrée chez les enfants confrontés à des deuils particulièrement difficiles. Mais cette souffrance écartée n’a pas disparu pour autant ; elle peut se manifester de manière détournée au niveau de la santé physique et dans des prises de risque dans les comportements. Souvent elle resurgit par la suite à l’occasion d’un autre traumatisme qui peut paraître mineur vu de l’extérieur ; alors la réaction paraît disproportionnée. Mais il se peut enfin que cette grande souffrance refusée puisse alimenter de sa force la mobilisation de la résilience.

Et c’est justement ce second traumatisme, même mineur, du moins en apparence, qui va amener la manifestation de la résilience.

>> Lire « Deuil et résilience (Partie 2) »

Texte de Michel Hanus, extrait de l’ouvrage « Comment surmonter son deuil ? »

Deuil et résilience – Partie 2

Deuil et résilience

enfant deuilLe deuil, un des plus grands traumatismes de la vie, surtout chez les enfants, entretient avec la résilience des relations ambiguës, paradoxales, analogiques avec des ressemblances et des différences. Leurs plus grande ressemblance est que ce sont l’un et l’autre des processus d’adaptation à une situation difficile, sinon très difficile à laquelle il n’est pas possible de se soustraire au moins avant longtemps.

Un traumatisme existe au départ du deuil comme de la résilience. Tout va maintenant se jouer dans les capacités de l’enfant à y réagir. Écrasé passivement par ce choc qui le réduit à l’impuissance dans les faits de la réalité extérieure, l’enfant réagit activement à l’intérieur de lui par ce processus d’adaptation où il mobilise ses ressources. Il est évident que les traumatismes sont toujours différents, singuliers comme le sont les capacités de réaction. Aucune comparaison n’est possible. L’existence de la résilience, voire la fascination qu’elle exerce, risque de faire oublier que certaines personnes, certains enfants, n’arriveront pas à surmonter l’épreuve et resteront marqués par un deuil insoutenable.

Pour ce qui est de l’enfant, le rôle de la famille est évident dans un sens comme dans l’autre. C’est elle qui l’aidera à surmonter une situation difficile, à vivre ensemble un deuil douloureux ; c’est elle qui aura un impact traumatique particulier lorsqu’un de ses membres est à l’origine de la souffrance de l’enfant. A cet égard, Rutter a particulièrement étudié l’évolution des enfants de malades mentaux et a constaté que certains s’en sortaient bien à deux conditions : qu’ils comprennent que leur parent est malade et qu’ils trouvent appui dans une autre famille proche où ils puissent se retrouver en période de crise. Une autre ressemblance du deuil et de la résilience est que l’un et l’autre s’inscrivent dans le temps ce qui est la conséquence de leur aspect dynamique. Ils n’existent que dans un temps donné, à un moment donné et sont susceptibles de se modifier, de se transformer au fil du temps. Déjà la résilience, processus au long cours, a mis du temps à se constituer, puis à s’exprimer et il n’est pas sûr qu’elle demeure très longtemps au-delà du moment où on la constate.

Cette aide extérieure nécessaire aux enfants de malades mentaux pour s’en sortir est aussi nécessaire dans la résilience comme pour un deuil chez l’enfant. Pour la première, Cyrulnik l’appelle « tuteur de résilience » et, pour ma part, j’ai parlé de « rencontre » (Hanus 2001). L’enfant futur résilient rencontre un adulte qui le comprend à demi-mots sans le pousser à partager ses malheurs, qui le soutient, qui le valorise, qui croit en lui et en ses capacités. Il aide cet enfant à reprendre confiance en lui, il aide à reconstruire le monde relationnel où les autres ne sont pas que des persécuteurs mais peuvent se révéler être des alliés ; il redonne confiance dans l’existence d’adultes sains et bienveillants. Au fond, ils restaurent l’estime de soi et la confiance dans ses capacités.

enfant resilience deuil 2Un autre point commun du deuil et de la résilience est qu’ils engendrent de la révolte, de la colère et des sentiments d’injustice chez les enfants soumis aux traumatismes. Ces sentiments, souvent très forts même s’ils ne sont pas toujours clairement ressentis au début, sont souvent porteurs d’une grande énergie car il s’agit, pour ces enfants de prendre une revanche sur les autres et sur la vie. Ici commence à se poser la question de savoir comment ces sentiments négatifs et douloureux, tout comme la souffrance écartée, peuvent se transformer en cette force de résilience. Les enfants en deuil, lorsqu’ils ont pu surmonter en partie leur épreuve font souvent preuve de telles capacités et choisissent alors des métiers d’aide aux autres : ils deviennent soignants, médecins, travailleurs sociaux et donnent l’impression de vouloir réparer le monde, comme s’ils voulaient après coup remédier au malheur qu’ils ont vécu.

Au fond, pour répondre à cette question il devient nécessaire de s’interroger sur les fondements de la résilience et là encore Rutter va nous aider. Dans la définition donnée au début, il parle d’estime de soi, de confiance dans ses capacités, de relations affectives sécurisantes et stables et d’expérience de succès. Tout n’est pas sur le même plan. L’estime de soi et la confiance en ses capacités sont proches. Pour que la résilience puisse s’y accrocher gageons qu’elles lui sont, en partie, antérieures mais en partie seulement dans la mesure où le fait d’arriver à surmonter l’épreuve, à y survivre donne aussi confiance en soi. L’estime de soi est liée au sentiment d’identité et de valeur personnelle : la confiance en soi en découle mais intéresse ses capacités d’action. L’estime de soi se forge à partir de l’intérêt des parents, de leur reconnaissance, de leur estime, de leur amour qui manifestent bien que cet enfant a de la valeur, ce que lui ressent bien. Là se trouvent les fondements et de la résilience et de la capacité de l’enfant à vivre son deuil : des relations précoces positives, satisfaisantes antérieures aux perturbations qui viendront par la suite. Le petit enfant a reçu des forces qu’il conserve et qu’il va déployer.

Mais il y a aussi des différences entre deuil et résilience : le premier se vit dans la douleur qui a besoin de s’exprimer pour pouvoir être dépassée ; la seconde met la douleur de côté, elle l’anesthésie, elle refuse si bien qu’elle reste. La résilience amène toujours à se poser la question du devenir de la blessure qui l’a fait naître : la résilience à quel prix ? Qu’en est-il de cette souffrance ancienne ? La réussite de la résilience en est-il venue à bout ? Autre différence : l’endeuillé est habituellement amené à demander et à accepter de l’aide : le résilient ne compte que sur lui-même. Il a profité de la ou des rencontres ; il a besoin de la reconnaissance des autres mais il ne demande pas d’aide. Il est seul.

>> Lire la suite « Du deuil à la résilience (Partie 3) »

Texte de Michel Hanus, extrait de l’ouvrage « Comment surmonter son deuil ? »

Du deuil à la résilience – Partie 3

Du deuil à la résilience

deuil et resilienceLes difficultés, les complications et les pathologies du deuil retiennent davantage l’attention dans la mesure où l’accompagnement du deuil cherche justement à les prévenir mais le deuil n’a pas que des effets négatifs bien au contraire. La plupart des deuils, leur grande majorité qui se vivent normalement et évoluent correctement avec le temps et l’aide affectueuse de l’entourage, voire avec une aide extérieure supplémentaire, ont des effets bénéfiques. Même les deuils très difficiles comme la mort d’un enfant ou le deuil après suicide peuvent à terme, entraîner des conséquences positives, ce dont attestent certains endeuillés après plusieurs années d’évolution mais ce n’est évidemment pas une chose que l’on peut dire au début aux personnes qui sont soumises à de telles épreuves.

Traverser une épreuve, surmonter un traumatisme – la mort d’un être très aimé – donne le sentiment de sa force, de sa capacité à surmonter les chocs de la vie. Affronter une souffrance que l’on n’a pas cherchée et la surmonter au fil du temps renforce la confiance dans ses capacités à faire face aux difficultés ultérieures qui ne manqueront pas d’arriver dans l’avenir.

Le deuil a encore d’autres conséquences positives. La première concerne le vécu de la souffrance. La souffrance du deuil est particulière car elle a un sens : c’est le signe, la manifestation, la conséquence de l’amour portés à la personne qui est morte. Les endeuillés disent souvent : « si je ne l’aimais pas je n’aurais pas mal ! » et considère cette douleur comme sacrée : elle est le lien avec le disparu, le sceau de l’attachement, de la fidélité. Elle est insupportable, mais ils ne veulent pas la voir disparaître, tout en sentant qu’elle s’atténuera cependant avec le temps. Il leur faudra seulement comprendre que même en souffrant moins, ils aiment tout autant la personne morte. Tant de personnes déprimées, anxieuses, malheureuses souffrent sans savoir l’origine de cette souffrance qui leur paraît insensée et indépassable parce qu’incompréhensible. L’endeuillé est dans une autre situation : lui sait pourquoi il souffre. C’est aussi la raison pour laquelle dans l’accompagnement, il ne saurait être question de penser, encore moins de vouloir, consoler la personne en deuil : tout juste pouvons-nous tenter de l’accompagner.

Le deuil encore nous parle de la mort et c’est sans doute aussi ce qui le rend si douloureux. Devant le cadavre de la personne aimée dans son cercueil, alors que quelques heures avant elle était vivante auprès de nous, nous sentons que nous aussi nous mourrons un jour, un jour nous serons là à sa place, morts nous aussi. Et la plupart du temps, sauf à être très malades, nous ne savons pas dans combien de temps. Les jeunes pensent que la mort touche les vieillards mais ne peuvent manquer de se rappeler quelques camarades qui sont morts à leur âge. Les plus âgés, lorsqu’ils ne ferment les yeux, savent que leur mort est proche mais, s’ils ne sont pas trop malheureux, espèrent encore une certaine durée de vie. N’importe un jour nous mourrons : le deuil nous le rappelle : il nous le montre. Alors la valeur des choses se modifie. Ce qui paraissait jusque-là essentiel : le succès, le confort, l’argent se relativise, perd de son importance car au moment de notre mort tout cela comptera peu. Par contre, des valeurs intérieures comme la solidarité, l’humanité, l’entraide, la spiritualité, le besoin de paix, toutes ces valeurs morales reprennent de l’importance, car elles permettront d’aborder plus sereinement l’heure de sa mort.

Autre bénéfice du deuil, lorsque le bénéfice il peut y avoir, c’est la modification du sens du temps. La mort rappelle que le temps ne nous appartient pas et quel que soit notre âge elle peut survenir à tout moment : alors c’est dans le présent d’aujourd’hui, le présent de chaque moment qu’il faut vivre sans penser hier, jadis, sans penser demain on verra plus tard. A la grande question : « peut-on se préparer à sa mort ? » nous n’apporterons pas ici de réponse, mais le deuil, lui, le montre et il le fait.

>> Lire « Deuil et résilience – Conclusion »

Texte de Michel Hanus, extrait de l’ouvrage « Comment surmonter son deuil ? »

Deuil et résilience – Conclusion

Alors la résilience ?

deuil confianceNous avons rencontré deux niveaux de résilience, celle qui peut, un jour ou l’autre, se manifester chez chacun de nous et celle qui brille dans de grandes réussites chez de personnes qui ont tellement souffert. Le deuil est surtout l’affaire de la première bien qu’il puisse être révélateur aussi de la seconde. Nous avons vu aussi qu’elles ont une source commune dans les relations précoces suffisamment positives pour laisser des racines solides d’estime de soi et de confiance en soi susceptibles de persister au travers des pires épreuves.

Le propre du deuil est de nous confronter à un des plus grands traumatismes de nos vies. Obligés de faire avec, ne pouvant ni le refuser ni le rejeter, il nous apprend qu’il n’est pas possible de vivre sans un jour souffrir, mais que l’important est de savoir pourquoi l’on souffre, que cette souffrance n’est ni vaine ni insensée. En nous obligeant à faire face, elle amène à mobiliser ses ressources intérieures qui restaient en friche jusqu’alors. C’est en ce sens que le deuil fait jaillir en nous la résilience, la capacité à surmonter l’épreuve et à en tirer de nouvelles forces pour affronter, dans la suite de la vie, de nouvelles épreuves.

Texte de Michel Hanus, extrait de l’ouvrage « Comment surmonter son deuil ? »

Relire le dossier « Deuil et résilience »

>> Lire « Le deuil voie de la Résilience (Partie 1) »

>> Lire « Deuil et résilience (Partie 2) »

>> Lire « Du deuil à la résilience (Partie 3) »

Concertation nationale sur la fin de vie

Le dossier de l’Espace éthique « fin de vie : les vérités du soin

Capture d’écran 2013-06-24 à 19.41.06(1)Initié par le président de la République François Hollande le 17 juillet 2012, la concertation nationale autour des questions liées à la fin de vie a donné lieu à de nombreux échanges avant de finalement s’achever.

Beaucoup de questions importantes sont soulevées par ce débat comme notamment : « À quel moment l’issue peut-elle être considérée comme fatale ? », « Comment évaluer le caractère insupportable d’une douleur ? », « Comment recueillir le consentement d’un patient ? », « Et s’il ne peut être obtenu, sur quel autre fondement peut-on prendre cette décision ? »

Nous vous proposons de découvrir dans un dossier spécial, certaines des contributions apportées par l’Espace éthique à ce débat de société aux enjeux déterminants.

–> Télécharger le dossier de l’Espace éthique, « fin de vie : les vérités du soin »

espace ethique fin de vie

La mort donnée aux animaux domestiques

La mort donnée aux animaux domestiques, trop près, trop loin de la vie des humains

pochette livre deuil et animaux domestiquesMarie-Frédérique BACQUE, Présidente de la Société de Thanatologie et directrice de la publication d’Études sur la Mort nous présente le 145 numéro des études sur la mort du mois de novembre à travers un éditorial sur le thème de la mort donnée aux animaux domestiques.

La mort donné aux animaux domestiques est-elle une question ?

Sans aucun doute, cette question est de plus en plus aiguë puisqu’elle touche toutes les catégories de la société: des gens qui font leurs courses le plus trivialement du monde aux élites intellectuelles qui «pensent» la vie dans ses moindres villosités. Les auteurs de ce numéro d’Études sur la Mort ont participé à une tentative interdisciplinaire de mettre en mots, et même en concept, la question de la mort des animaux qui partagent notre «domus» ou du moins ce qu’il reste de la cour de ferme vestigiale des temps de la vie autarcique humaine.

Les synonymes proposés par le dictionnaire Robert (1977), établissent clairement la valence ambiguë de la notion de domestication: apprivoisement, asservissement, assujettissement.

Quelles sont donc les valeurs de notre compagnon-age avec les animaux ?Responsabilité ?Vérité ? Amitié ?Compassion?Travail ? Amour ?

Pour Georges Chapouthier, «les relations entre l’homme et les (autres) animaux peuvent renvoyer à trois grandes conceptions de l’animal: l’animal humanisé, l’animal-objet et l’animal-être sensible». Cette vision tripartite reflète exactement la difficulté du dialogue entre nous les humains, au sujet de nos compagnons animaux.
Minimisons-nous leur rôle auprès de nous et ce sont les chiens et chats qui peuplent nos maisons pour nous apporter affection, divertissement et surtout répondre à ce besoin de prendre soin d’autrui qui nous leurre sur notre désir de responsabilité? Considérons-nous l’animal pour sa chair et c’est bien le déni de la sensibilité du cochon ou du poulet qui nous empêche de penser l’animal autrement que dans notre assiette? Enfin, nous projetons-nous dans les quelques décennies à venir et ce seront les animaux, délogés de leur territoire, qui se métamorphoseront en SDF de la planète, venant, tels les renards ou les ours, quémander leur nourriture dans les poubelles?

De la liberté négative au droit négatif

Corine Pelluchon nous apporte une profonde réflexion zoopolitique et surtout politique. Pour elle, nous formons avec les animaux une communauté mixte. Auteure d’un ouvrage majeur (2011) plaidant «pour une éthique de la vulné- rabilité pour les hommes, les animaux et la nature», Corine Pelluchon reprend l’élaboration de leur théorie de la citoyenneté par Donaldson et Kymlicka (2011) qui défendent l’idée de l’inviolabilité des animaux. Les animaux aspirent, par essence, à rester en vie, et ce besoin, cette poussée vitale bien traduite en anglais par le terme «drive», est la caractéristique ontologique de tous les êtres vivants. Il serait donc philosophiquement inique «d’appliquer le kantisme pour les humains et l’utilitarisme pour les animaux». Et pourtant… Ce droit négatif, évident, fondamental qui devrait se passer de loi est bafoué sans cesse par l’idée de propriété. Si l’animal est ma propriété, s’il représente un risque pour ma propriété, je peux m’en débarrasser, avec toutefois quelques limites, largement insuffisantes aujourd’hui. Une discussion sur la liberté négative, inaugurée par Claude Lévi-Strauss, aboutit à une critique sur la distinction complexe droit positif-droit négatif. Cette question est bien entendu d’actualité au moment même où les droits des animaux en France pourraient être modifiés dans le Code civil. Il semble nécessaire de passer du droit négatif au droit positif pour les animaux. Cette distinction est indispensable à comprendre, si nous souhaitons un changement majeur de nos sociétés. Les droits positifs sont des droits écrits dans les lois, les constitutions. Les droits négatifs sont des droits naturels, non écrits. John Locke (1632-1704) en mentionnait trois: la liberté, la vie et la propriété (ou la sécurité). Constatons que tous les droits fondamentaux sont des droits négatifs. En effet, ils commandent aux autres humains et aux États, de ne pas accomplir une action pour les préserver. Ainsi les droits négatifs permettent la liberté négative: ne pas entraver l’autre, ne pas lui faire de mal, ne pas le discriminer. Cependant, ces droits sociaux sont imprécis et exposent à un risque d’arbitraire. Ainsi, la liberté d’expression, comme on ne le sait que trop bien, impose sa part de risque (pour le dictateur qui doit forger des droits la contraignant), de même, la notion de bien-être, n’est pas partagée par tous. Nous savons parfaitement pour nous, les humains, que la qualité de vie, «ma qualité de vie» est totalement subjective, moi seule peut la définir, alors imaginez décrire la qualité de vie d’un animal…

La qualité de vie des animaux à un coût, lorsque la vie animale pèse de plus en plus lourd dans l’économie

Hélas, depuis l’avènement du néo-capitalisme boursier et de la globalisation économique, les animaux «de chair» sont littéralement objectalisés dans le système à tout niveau de la chaîne… Sommes-nous dans une économie de la machine ou de l’Outil, comme le met en scène Isabelle Sorrente dans ses quatre «méditations en zone d’abattage»? Elle nous fait ressentir l’expérience d’une truie, jetée dans une machinerie dont les hommes ne sont que les instruments froids comme leurs lames d’acier. Cette part émotionnelle ne peut être niée. Oui les animaux sont des êtres sensibles, non ils ne parviennent pas à nous le communiquer, surtout si nous refusons la règle de la communication en nous absentant de notre capacité perceptive. Lorsque nous refusons d’être récepteurs du message, la communication n’est plus une interaction. Comprendre les langues humaines est une chose, les animaux y parviennent parfaitement dès qu’ils nous côtoient, mais se heurter au système du travail industriel ne leur laisse aucune issue. Pour les hommes aussi d’ailleurs. La vie d’un tueur d’abattoir est une forme de calvaire comme l’a bien montré Manuela Frésil dans son film «Entrée du Personnel». Cependant, les abattoirs donnent l’impression étrange d’une recomposition pervertie du travail: la souffrance fait face à la souffrance, deux espèces partagent un combat inégal, liées par leur sensibilité. L’une est contrainte par des cadences folles, l’autre est sidérée par la violence des lieux, des odeurs, des cris et surtout, la rupture absolue de la confiance avec celui qui l’a élevée (Jean-Luc Daub, 2009)…

Manger moins de viande est un acte politique

Nadia Veyrié propose ce message «manger moins de viande est un acte politique» parce que notre planète ne pourra pas supporter longtemps les humains et leurs élevages. Jetez un ?il sur le film magnifique mais cruel, Samsara, de Ron Fricke. Vous y découvrirez une «ferme des mille vaches» chinoise…Imaginez les Holstein à larges taches noires sur fond blanc, enfermées dans un vaste hangar, d’où elles peuvent pénétrer sur une plate forme centrale tournante sur laquelle elles sont «ajustées» pour la traite. Cette vision donne le vertige, pas seulement parce que les vaches tournent, mais parce qu’elles semblent s’être adaptées à un monde sans herbe, sans ciel ni nuages, mais aussi sans humains, cachés derrière leur combinaison et leur masque hygiénique. Dans ces conditions de machinisation du vivant, une attitude plus respectueuse et j’ose dire plus humaine des animaux semble juste (mais ici le qualificatif d’humain semble vidé de son sens).

Comment garder ses qualités humaines quand le monde industriel ment sans cesse par omission ?

La polémique est rude car des milliards de bénéfices pour les multinationales de l’alimentation sont en jeu. Prenons l’exemple de la nourriture pour chiens et chats qui est un vrai scandale. Si les «propriétaires» de ces animaux connaissaient la composition des croquettes destinées à leurs compagnons, ils y renonceraient sans doute: tous les déchets des abattoirs (sang, moelle, abats, cornes, graisses, sabots, poils) y sont versés, mixés, longuement cuits et enfin séchés pour devenir cet aliment qui diminue la durée de vie et induit des pathologies de toutes sortes dans les plus récentes études. Nous serions curieux de voir ce qu’en pense la SPA (Société Protectrice des Animaux). Grâce au travail de Jérôme Michalon, nous comprenons qu’obtenir des indications sur la surpopulation dans les refuges et la nécessité de recourir à l’euthanasie des animaux, est très difficile. Cependant, les chiffres existent aux États-Unis. Ils pourraient être disponibles pour tout citoyen en France. Cet aspect central qui rejoint la question de la démocrati- sation des politiques et de leur transparence circule dans la plupart des contributions de ce numéro d’Études sur la Mort. Jérôme Michalon insiste, tout comme Jocelyne Porcher (2002), pour que la condition animale fasse l’objet d’une information exhaustive et pas seulement sous l’angle émotionnel. Pour ces sociologues, le traitement «offert» par les refuges aux animaux errants ou abandonnés est typiquement «moderne» au sens de Bruno Latour. Il veille à «bien séparer ce qui, dans chaque être, relève du social, du symbo- lique, de la culture, et ce qui relève de la matière, du corps, de la nature». Une anthropologie des relations homme/animal ne saurait être contemporaine si elle omettait d’intégrer ce qui relève de la destruction et même de l’anéantis- sement sans mémoire d’êtres dont la croissance n’est plus limitée en raison de la perte de leur place dans le cycle écologique, mais par leur prédateur principal, l’homme. Une association comme le Collectif pour une Régulation Douce des Pigeons et Protection Animale (C.RÉ.DO. Pigeons et P.A.), est sans cesse sur ce terrain: refus de la hiérarchie entre les êtres vivants, militance pour une approche sensible et responsable, vérité au sujet des mesures de régulation.

Parler de la mort des animaux ? Une éthique nécessaire

Michelle Julien ne mâche pas ses mots. Pour elle, les nouvelles du front des animaux ne sont pas satisfaisantes. Elle reprend l’historique du déplacement des abattoirs du centre de la cité vers ses périphéries, comme une hypocrisie, nécessaire pour atténuer le sens critique des généreux donateurs. Cependant, comme pour les cimetières humains, la mort a été niée, évacuée des lieux économiques ou culturels, afin de prétendre offrir aux citadins une vie sans ombrage. Jean-Charles Cougny, son co-auteur écrivain et éleveur de bovins témoigne: «l’abattoir est l’endroit le plus triste du monde». Lieu caché, reclus qui réclame sa fournée de bêtes pour fonctionner de manière rentable. Du coup, plus d’abattoirs locaux où les paysans peuvent accompagner leurs animaux et aller jusqu’au bout avec eux. Aucun n’est indifférent à cette manœuvre. C’est un déchirement authentique dont témoigne chaque éleveur. Regardons du côté de l’Estrémadure (Espagne). Nous voilà à La Pateria où Eduardo Sousa à une exploitation «éthique»: il produit du foie gras sans gavage des oies. Dans l’article de Sandrine Morel  (Le Monde du 28.12.2013) on apprend que les oies sauvages se posent et restent dans le domaine de Sousa. 1000 oies se promènent et se nourrissent de glands, de lupins, de figues, d’olives et d’herbe. Un mois avant l’abattage, elles se délectent de maïs bio venu de France. D’après l’éleveur, les oies qui ne peuvent plus voler parce qu’elles sont blessées (elles sont dites «ailes cassées»), ne sont pas marginalisées mais au contraire soudent le groupe. Elles font les meilleures mères et persuadent les mâles de ne pas partir en les laissant seules. Le moment de l’abattage est mis en scène, afin que les oies ne perçoivent pas le danger et ne s’envolent. Elles sont attrapées à la main pendant une nuit sans lune et emmenées dans une salle où on les endort avec du gaz carbonique avant de les égorger. L’exploitation fournit 400 kg de foie gras par an en moyenne, vendus à Dubaï, à la Maison Blanche ou à la maison royale espagnole avant même d’être produits, malgré un prix de 163 € les 180 grammes.

Eduardo Sousa épargne toujours une centaine d’oies pour que leurs oisons naissent sur l’exploitation. Chaque femelle peut pondre jusqu’à 20 œufs ce qui permet de renouveler le cheptel chaque année. «Mes oies naissent et meurent heureuses», assure-t-il.

L’avenir de la viande ou des animaux…

L’exemple du foie gras d’Estrémadure nous fait réfléchir à la mort des animaux d’élevage. Les éleveurs distinguent parfaitement la conduite «normale» vers l’abattoir, de l’euthanasie «anormale, mais nécessaire» des animaux atteints de maladies incurables. C’est pour eux, «l’ordre logique du moindre mal». Pour Sébastien Mouret qui nous présente une enquête appro- fondie auprès d’éleveurs, l’euthanasie introduit une contradiction dans le travail, entre l’exigence d’élever les animaux, et celle de les tuer pour leur éviter des souffrances inutiles. Si cette euthanasie peut s’entendre, puisqu’elle est même posée par les humains dans des circonstances exceptionnelles et l’on parle alors d’euthanasie compassionnelle, elle n’a rien à voir, lorsqu’il s’agit «d’euthanasie gestionnaire». Isabelle Sorrente nous a décrit les animaux «mal à pied», qui, paradoxalement parce qu’ils souffrent d’une malformation, vont échapper à l’abattoir qui n’accepte que des bêtes conformes. Mais ici, rares sont ceux qui échapperont à l’euthanasie, car que rapportent-ils alors à l’éleveur? Les éleveurs n’aiment pas cet «arrangement» avec la mort, qui n’est pas un «petit arrangement», pour paraphraser Pascale Ferran (1993). Ressentent-ils la tentation de la destruction de ce matériel humain? Les mots peuvent rapidement glisser à la faveur de quelques lapsus, car tout est affaire de vocabulaire lorsque l’on regarde de près les paquets de viande plastifiés: élevés en plein air, bien-être animal, sans OGM, même les mentions les plus favorables sont douteuses…Ainsi, me promenant autour de quelques exploitations de volailles «élevées en plein air», j’atteste que près de chez moi, ces poulettes rousses (toutes de la même couleur) «gambadent» juste autour de leur hangar, soit une dizaines de mètres de part et d’autres du silo à grains, sur un terrain sec en été, boueux en hiver et qu’il n’y a aucune herbe autour d’elles dans lesquelles elles pourraient s’ébrouer. Cependant, elles peuvent, si quelques lombrics parviennent à creuser une galerie jusqu’à la surface, en picorer un, et prendre un «bain» de sable, le temps autorisé par leur très courte durée (8 semaines en moyenne). Est-ce cela l’avenir des animaux de chair? Leur mort est-elle utile? Si l’on compare leur fin à celle des «morts utiles», thème de la très belle revue Terrainde Mars 2014, on s’aperçoit qu’une mort banalisée mais surtout totalement diluée dans la masse, une mort sans mémoire et même sans intérêt, car au fond nous n’avons pas vraiment besoin de viande, cette mort, semble sans objet. Jean-Louis Le Tacon nous montre en revanche que la mort d’Arthur, le cochon de Pauline et de Yann, n’est pas une mort sans mémoire. Son film nous permet de goûter littéralement toute l’amertume du conflit de loyauté ressenti entre l’éleveur et son animal. Comment peut-on trahir celui que l’on a élevé tout petit? Comment peut-on manger ce compagnon de presqu’une année? Il faut vraiment un rituel, celui de toutes ces préparations culinaires, pour intérioriser ce «forfait» (dixit l’auteur)… Quant à la mort des autres animaux domestiques, elle peut être célébrée par leur maître, sur les épitaphes inscrites dans les cimetières pour animaux. Elle paraît apprendre aux enfants à se préparer aux pertes de la vie. Car pour un enfant, la mort d’un compagnon animal est toujours un véritable deuil…Nous terminerons avec ce bel article de Marine Croyère, professeure des écoles, qui a réalisé une recherche originale dans une classe de CM1-CM2. Des visites au cimetière, un «débat philo» et la réalisation de poèmes lui ont permis d’aborder avec eux la question de la mort. La mort d’un animal est souvent la toute première séparation définitive qu’ils aient vécue. Cette mort a été «utile», mais surtout triste. Elle semble surtout déterminante pour apprendre la vie dans sa totalité. Puissent-ils ne plus l’oublier…

 

Marie-Frédérique BACQUE, Présidente de la Société de Thanatologie, Directrice de la publication d’Études sur la Mort.

Pour plus d’informations ou pour vous procurer l’étude sur la mort : « La mort donnée aux animaux domestiques, trop près, trop loin de la vie des humains » rendez-vous sur< le site officiel de la société de thanatologie.

Les fleurs et la mort

Réflexion sur les fleurs et le deuil

Rendre hommage ! fleur fenetreUne définition du dictionnaire Robert : « Production colorée, souvent odorante, de certains végétaux, en botanique : partie des plantes phanérogames qui porte des organes reproducteurs »….

En pensant aux fleurs quelques mots ou images viennent à l’esprit : fleur puis fruit, la rose qui est la reine des fleurs, bouquet, couronne, gerbe, guirlande de fleurs, fleurs en pot, fleur ornementale, cultivée, les poèmes Ronsard, Baudelaire, Proust, Victor Hugo, les emblèmes : fleur de lys de la royauté, une photo de fleurs dans un jardin au printemps, elles expriment à elles seules la simplicité, la douceur une vie tranquille et calme.

Les fleurs sont la vie, les fleurs ont un langage et les fleurs accompagnent la fin de la vie : la mort. Nous allons étudier et réfléchir à ces trois thèmes maintenant.

Les fleurs sont la vie

Fête, symbole, couleur, lumière, ambiance, parfum, douceur, tendresse, grâce, cadeau, joie, exubérance. Hommage, participation, espérance d’une vie plus belle, éphémères.

Le poème de Ronsard l’illustre très bien : «ODE À CASSANDRE »

monde herbe universMignonne, allons voir si la rose

Qui ce matin avait déclose

Sa robe de pourpre au soleil,

A point perdu cette vesprée,

Les plis de sa robe pourprée,

Et son teint au vôtre pareil. »

Tout au long de notre vie, les fleurs accompagnent les évènements importants. Les fleurs sont porteuses d’une histoire et d’émotions.

Les fleurs ont un langage

lotus deuil mortTout le monde connaît le langage des roses qui exprime l’amour, il faut y ajouter la couleur : blanche. Elles marquent le respect, rouge c’est l’amour fou.

Les violettes offertes à Napoléon par Mme de Beauharnais pour leur premier anniversaire de mariage, Napoléon offrit un bouquet toutes les années de vie commune à Joséphine. En plus du langage, la couleur est importante et demande une recherche pour ne pas troubler la personne qui reçoit le bouquet.

Bouquets, fleurs en pot, fleurs à replanter elles marquent une saison, elles rappellent un lieu, une histoire, une émotion. On peut les faire sécher, les garder. On peut aussi étudier l’art floral. Pratiqué au Japon, en particulier, la composition des bouquets se fait en groupe et les stagiaires peuvent prendre en compte du décor de la maison, des couleurs et des choix de la maîtresse de maison.

Les fleurs accompagnent la fin de la vie : la mort

Je voudrais en conclusion rappeler la belle réflexion de René-Claude Baud, jésuite fondateur de l’association Albatros et citée dans l’ouvrage  » avance en eau profonde » de Xavier Thévenot Desclée de Brouwer :

« Les fleurs, signe de Sa présence gratuite  Extrait du livre Avance en eau profonde de Xavier Thévenot »

« Depuis que je suis malade et obligé de garder la chambre, nombreux sont mes visiteurs qui m’apportent des fleurs. Ils  expriment ainsi, de belle façon, leur amitié. Sans le savoir, ils ont provoqué chez moi une évolution. Jusqu’alors, je ne prêtais qu’un regard distrait aux bouquets. Désormais, je me surprends à les contempler attentivement de très longs moments […] Au sommet de leur épanouissement, leur force de vie frise presque l’insolence, surtout envers qui a un corps affaibli et enlaidi par la maladie. Mais, en vérité, leur éclat dissimule mal leur fragilité, ainsi que le travail inexorable du temps et de la mort, qui ne tardera pas à se manifester […]

Je les considère maintenant comme des compagnes qui osent me parler généreusement de la vie, timidement de la mort….»

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