Parler du suicide avec un enfant – Rencontre avec Hélène Romano

Le suicide d’un proche est une épreuve particulièrement difficile à vivre. La dimension traumatique de ce deuil entraine souvent de nombreuses complications.

Pour cette raison, depuis sa création en 1995 par le Dr Hanus, la Fédération Européenne Vivre son deuil a toujours accordé une attention particulière à sa mission d’accompagnement des personnes en deuil suite au suicide d’un proche.

Le soin que nous portons aux endeuillés après suicide est d’autant plus important quand il s’agit d’enfants. Que ce soit par l’organisation de groupes de parole ou d’entretiens individuels, une prise en charge destinée aux plus jeunes est nous semble-t-il déterminante dans ce type de deuil.

Ainsi, afin de libérer la parole autour de ce deuil encore tabou, nous vous proposons de visionner cette entrevue avec Hélène Romano, psychologue clinicienne spécialisée dans l’accompagnement du deuil traumatique. Elle aborde l’importance d’aider l’enfant à mettre des mots sur cette mort dont on tait encore trop souvent la réalité.

Apprivoiser le deuil

« Comment fait-on pour traverser un deuil ? On parle si peu de ce moment si difficile de l’existence.

J’ai perdu mon fils, accidentellement, il y a deux ans et je peux dire que j’ai cessé de vivre depuis l’annonce de son décès. Comme j’ai une profession intéressante, je me réfugie dans mon travail depuis ce moment-là.

Je fais en sorte que les gens ne m’en parlent pas. J’évite tout ce qui me rappelle sa présence. Mais je sens bien que je survis, je ne vis pas vraiment. J’ai coupé les contacts avec mon ex-mari et parfois j’envisage même de m’en aller vivre très loin quand je prendrai ma retraite. »

Traverser le deuil

Oui, il est vrai qu’on n’aborde pas facilement la problématique du deuil. On a même tendance à en parler, publiquement, le moins possible. Autrefois, il y a 50 ans et plus, la perte d’un être cher était un événement public. Le nom du défunt était inscrit dans de petites cassettes vitrées au coin de quelques rues de la ville ou du village, comme ça l’est encore dans certaines localités. Les cloches de l’église sonnaient pour annoncer le culte ou la messe en l’honneur du défunt.

Tout a bien changé et rapidement. Aujourd’hui, le nombre de défunts sont inhumés ou crématisés sans cérémonie, dans la plus stricte intimité.

Il n’y a plus de place pour le chagrin, pour le partage, pour le réconfort, pour faire mémoire de celui ou celle qui nous a quitté. Il n’y a pas de temps à perdre, la vie continue !

apprivoiser le deuil 1Pourtant, le deuil est l’une des expériences les plus communes, les plus douloureuses, les plus profondément humaines, personne n’est épargné. Cette conscience d’une sorte de fraternité dans le chagrin est l’un des remèdes efficaces : pouvoir partager, parler, mettre des mots sur cette douleur qui tord le cœur, c’est l’un des moyens de traverser ce temps de deuil.

Le Dr. Christophe Fauré, grand spécialiste du deuil, insiste sur ce partage, sur l’écoute qui peut être offerte aux endeuillés. C’est le but de tout ce qui est mis sur pied pour accompagner les endeuillés qui le souhaitent : groupes de parole, café-deuil, ligne de téléphone gratuite avec des bénévoles formés à l’écoute.

Cependant, ces offres ne correspondent pas à tout le monde, certains préfèrent ne pas parler de leur chagrin. Ils utilisent l’énergie des émotions de colère, de peur, en les investissant dans des activités diverses.

C’est pourtant la tristesse qui est l’émotion centrale dans le deuil et cette émotion entre en conflit avec notre désir d’être fort et de pouvoir se débrouiller tout seul.

Il y a pourtant un prix à payer pour cette non prise en compte, ce déni de notre tristesse, qui est perçue comme quelque chose d’indésirable.

La tristesse signale que notre cœur est « brisé » et qu’il a besoin de pouvoir s’exprimer, pleurer, trouver de la consolation.

On peut décider de ne pas donner d’attention aux besoins de notre cœur, mais cela a comme résultat de nous mettre à distance de nous-mêmes, de la vie et des autres. On peut même se durcir et devenir désespéré.

Des moyens pour accepter le chagrin du deuil

Il s’agit tout d’abord « d’honorer » ce chagrin. L’intensité du deuil est en rapport avec l’amour qui reliait les deux personnes. On n’est pas réellement en deuil de quelqu’un qui nous est indifférent.

La tristesse fait partie du processus de perte et de séparation : il est utile de se donner la permission de la ressentir et de la vivre. On peut se donner des moments pendant lesquels on regarde des photos, écoute une chanson qu’il aimait, relis ses derniers mails, et pendant ces instants, on se laisse pleurer, on laisse son cœur s’ouvrir, exprimer toute la tristesse qu’il contient.traverser le deuil 1

Certains craignent de ne pas pouvoir s’arrêter s’ils commencent à pleurer, c’est une illusion. Au contraire, exprimer cette tristesse, accueillir ces larmes, cela apporte un grand soulagement et l’on retrouve cette détente intérieure si importante, on peut aussi écrire ce que l’on ressent, peindre, dessiner, écouter de la musique ou jouer d’un instrument, ou marcher seul dans la nature.

« Traverser le deuil », c’est se prendre en considération, c’est accepter cette douleur émotionnelle et voir combien il est nécessaire de l’exprimer.

Lorsqu’il y a de la culpabilité, et il y en a toujours un peu, car aucune relation humaine n’est parfaite, on peut écrire au défunt et lui dire ce que l’on ressent, puis ensuite, on peut brûler cette lettre. Le plus difficile, c’est parfois de se pardonner à soi, d’accepter d’être humain, donc imparfait.

Accepter le réconfort des autres

Les rites de deuil que l’on délaisse aujourd’hui, avaient pour but de resserrer les rangs entre survivants, de se donner du réconfort, de faire mémoire ensemble.

Bien sûr, tout cela a un coût, en temps, en organisation, en finances, mais le réconfort qu’on peut en retirer est énorme.

Un père endeuillé par la mort de sa fille disait : « sentir que tous les amis de ma fille étaient là, qu’ils avaient pris le temps de s’arrêter, de venir assister à la cérémonie, voir mes collègues, la famille, et celle de ma femme, je me suis senti soutenu et membre de cette communauté humaine si précieuse alors que nous traversions cette épreuve si douloureuse. »

Ce n’est pas en annulant la tristesse, en niant le chagrin que l’on peut avancer vers une nouvelle page de vie, c’est en honorant sa peine, son chagrin, en leur donnant la place et le temps qu’ils méritent.

A vous, chère correspondante, je souhaite paix et courage pour aller de l’avant et à chacun de vous, amis lecteurs, une très belle semaine.

Pour aller plus loin

Christophe Fauré, Vivre le deuil au jour le jour, Ed. Albin Michel

Rosette Poletti, Comment se dire adieu, Ed. Jouvence

Elisabeth Kübler-Ross – David Kessler, Sur le chagrin et le deuil, Ed. Pocket

Bilan du Congrès « Jeunes en deuil »

Congrès deuil à Lyon

deuil vsd lyonCe sont plus de 300 personnes qui ont participé au dernier congrès de la Fédération Européenne Vivre Son Deuil.

VSD Rhône Alpes (en charge de l’organisation de l’évènement) a réussi à réunir autour du thème « les jeunes en deuil » des bénévoles issu du monde associatif et des professionnels venus en formation continue.

A l’image de sa Fédération, ce congrès a rassemblé des participants venus de toute la France (Doubs, de l’Isère, de la Loire ) mais également d’Europe puisque que l’on pouvait noter la présence de multiples nationalités : des suisses, luxembourgeois, mais aussi des libanais ou encore des canadiens.

Les objectifs et leçons du congrès

L’objectif affiché de ce congrès était fort ambitieux. En effet, le deuil chez les jeunes est un sujet complexe et encore très peu abordé.

Car même s’ils ne croisent pas la mort aussi souvent qu’au siècle dernier, les jeunes ne sont pas à l’abri de vivre la perte d’un proche. Un deuil qui est par ailleurs souvent provoqué par une mort inattendue souvent synonyme de brutalité. Au moment où les énergies sont tendues vers la construction de leurs identités, de leurs études, de leur entrée dans la vie active, le deuil perturbe les jeunes physiquement, psychologiquement et socialement.

Ainsi, les nombreux retours positifs des participants ont mis en avant des pistes d’actions à développer :

  • S’interroger sur les moyens de sensibiliser et d’associer les décideurs politiques et sociaux.
  • Mettre l’accent sur la formation et l’information du grand public
  • La nécessité de poursuivre le travail engagé (utiliser les outils appris durant le congrès) et faire fonctionner les contacts pris lors du congrès pour créer des passerelles entre les structures.
  • Entretenir le climat généreux, sensible et plein d’attention généré par les organisateurs.
  • Multiplier les approches pour trouver la manière de s’adresser aux spécificités des jeunes

« Le deuil peut-être créatif, votre association le prouve, grâce à tous les participants sympathiques et désireux de communiquer en apportant des propos vivants et des mots légers sur un sujet lourd » – Témoignage d’un participant

Des intervenants de qualité

congrès deuil lyonL’accent mis cette année sur la « diversité » a été une composante essentielle de la réussite du congrès. En effet, en plus d’inviter des professionnels connus et reconnus, nous avons décidé de donner la parole à d’autres interlocuteurs plus anonymes, praticiens de l’accompagnement des jeunes en deuil. Cette complémentarité s’inscrivait dans le choix varié des sujets abordés et la volonté de mêler réflexions et pratiques complémentaires. Ainsi, la richesse des apports a procuré le plaisir de travailler sur les fondements des pratiques tout en acceptant leurs limites.

En résulte un congrès qui fut très dense, parfois même un peu trop mais dont le choix des intervenants a été salué par l’ensemble des participants. Nous vous proposons d’ailleurs ci-dessous de retrouver chacune des 22 présentations des intervenants au congrès jeunes en deuil :

> Présentation de « Quand la mort transforme la vie en destinée… » par Yan PLANTIER, Philosophe.

> Présentation de « L’adolescent endeuillé. » par Guy CORDIER, Pédopsychiatre.

> Présentation de « Mourir pour tuer : déclinaison de la mort chez le jeune adulte radicalisé. » par Marie-Frédérique BACQUE, Professeure des universités, Présidente de la société de thanatologie.

> Présentation de « Quand le deuil prend corps. » par Nathalie DUMET, Professeure des universités, Professeure de psychopathologie. Directrice université Lyon 2.

> Présentation de « L’éparpillement du deuil. » par Marc-Antoine BERTHOD, Président de la Société d’études thanatologiques de Suisse romande, professeur à la Haute école de travail social et de la santé -EESP- Lausanne.

> Présentation de « Les accompagnements de jeunes endeuillés après accidents, suicides et attentats. » par Jean-Jacques CHAVAGNAT, Psychiatre, Psychiatre d’adultes, d’enfants et d’adolescents.

> Présentation (annulée) de « L’art du funambule : garder l’équilibre entre ritualité et personnalisation lors des obsèques d’un jeune. » par Jean-Paul ROCLE, Chargé de mission cérémonies et ritualités – Services Funéraires-Ville de Paris.

> Présentation de « Implication des jeunes adultes participant aux cérémonies de funérailles. » par Un membre de L’AUTRE RIVE, Association d’accompagnement des familles lors des cérémonies de funérailles.

> Présentation de « Les jeunes et la mort à l’ère du numérique. » par Martin JULIER-COSTES, socio-anthropologue, chercheur, membre fondateur de l’association Anthropoado.

> Présentation de « Le grand saut. » par Irys PERSY-RENAUD, Réalisatrice.

> Présentation de « Deuils provoqués par un cancer. » par Laurence SYP-SAMETZSKY, sychologue clinicienne, Centre anti-cancéreux Léon Bérard Lyon 8è.

> Présentation de « Face à la perte du parent: ressources et fragilités de l’orphelin. » par Magali MOLINIE, Psychologue clinicienne, Maître de conférence Université Paris / Cornell University.

> Présentation de « Essai sur le deuil spécifique du deuil après suicide chez l’adolescent, témoignages, pistes d’actions. » par Gilles DESLAURIERS, Psychothérapeute et psychoéducateur, formateur Québécois.

> Présentation de « Le deuil chez les mineurs isolés étrangers. » par Roman PETROUCHINE, Chercheur, Psychiatre dans le réseau Samdarra et Juliette LECONTE, Psychologue à France Terre d’Asile.

> Présentation (annulée) de « Accompagnement de personnes endeuillées suite à une mort violente. » par Cynthia MAURO, Chercheur, docteur en psychologie, Officier expert psychologue, SDIS 59. Vice présidente de la Société de Thanatologie.

> Présentation de « Accompagnement de jeunes en deuil en milieu carcéral ; quelles violences ? » par Frédérique BAJUS, Bénévole VSD Picardie.

> Présentation de « In-supportables endeuillés. » par Hélène ROMANO, Docteur en psychopathologie-HDR ; expert près les tribunaux.

> Présentation de « Le deuil n’est pas une pathologie mais un destin… Au carrefour du langage et du corps des enfants. » par Michel MONTHEIL, psychologue, psychothérapeute et Virginie CHADUN psychologue clinicienne, psychothérapeute, Anne-Marie PIETRI, psychomotricienne.

> Présentation de « Notre prise en compte du deuil au collège et au lycée. » par Béatrice BONOD, Conseillère technique de service social du SSFE de la SDEN du Rhône.

> Présentation de « Prise en charge du deuil des adolescents à Vivre son deuil Nord-Pas de Calais. » par Françoise CORDIER, Cde VSD Nord Pas de Calais.

> Présentation de « Quoi de neuf pour les jeunes en deuil en Ile de France ? » par Marie TOURNIGAND, d’Empreintes.

> Présentation de « La rose du deuil. Un outil pour accompagner le deuil et celui des jeunes en particulier. » par Marc BIGLIARDI-SIDER, Ex-président de Vivre Son Deuil Suisse. Psychologue Hôpital de Neuchâtel.

> Vous pouvez également télécharger le livret du congrès « Jeune en deuil ».

L’adolescent endeuillé.

Le deuil à l’adolescence pose une série de difficultés particulières liées au fait que tout deuil entraîne un état de déséquilibre, de crise et qu’à cet état se surajoutent les remaniements induits parla crise d’adolescence.

S’ils donnent souvent l’impression qu’ils ne souffrent pas car beaucoup, dans leur milieu familial notamment, ils vont s’interdire de manifester leur chagrin par peur d’un retour en arrière à un état infantile à un moment où il leur faut conquérir leur autonomie en prenant de la distance vis-à-vis de leur entourage. Les perturbations induites par la perte vont retentir souvent profondément dans cette phase de quête d’identité à la recherche de nouveaux repères, qui s’accompagne d’une réelle fragilité.

Ce chagrin sera rarement exprimé verbalement mais, comme souvent chez l’adolescent, trouvera une expression symptomatique qu’il ne sera pas toujours évident à distinguer d’une crise d’adolescence. Beaucoup d’adolescents endeuillés viennent consulter pour des difficultés scolaires, des conduites d’échec répétées, des prises de risque inconsidérées, de conduites suicidaires.

Il s’agira, pour les aider, d’aller au-delà du symptôme qui est l’expression d’une souffrance cachée, pour ouvrir une possibilité de parler de cette souffrance du deuil. Il suffit souvent d’ouvrir cette porte par une question toute simple «Veux-tu que nous parlions de la mort de ton père ?» pour qu’une parole trop longtemps contenue surgisse alors, que les émotions se libèrent.

mandala deuil enfantPour ma part, afin d’aider à la reconnaissance des sentiments complexes rattachés à la perte d’un être cher, j’utilise régulièrement le mandala des sentiments mis au point par Barbara SOURKES, une psychologue canadienne où les sentiments sont nommés et représentés par une couleur. J’invite les adolescents, à partir d’une question précise en lien avec leurs deuils à colorier le cercle en fonction de leurs ressentis. Ils peuvent ainsi mettre des mots -enfin- sur ce qui s’agitait douloureusement au fond d’eux-mêmes depuis parfois si longtemps et ainsi « s’autoriser » des sentiments de tristesse, de colère, de culpabilité, de honte, de peur, de soulagement. Des sentiments qu’ils s’interdisaient souvent de ressentir.

On peut imaginer aussi que la constitution de groupes d’aide rassemblant des adolescents endeuillés serait un précieux complément à une aide individuelle. Plusieurs expériences de ce type ont déjà vu le jour en France, mais elles restent aujourd’hui trop rares encore, car considérées comme des expériences particulièrement exigeantes.

Extrait de l’intervention de Guy CORDIER (Pédopsychiatre) lors de la conférence de la FEVSD « Les jeunes en deuil ».

Pour aller plus loin, vous pouvez également télécharger le dossier « L’enfant endeuillé » édité par Vivre son deuil Nord-Pas de Calais.

Les accompagnements de jeunes endeuillés après accidents, suicides et attentats.

Jeunes endeuillés après suicide, Vivre son Deuil

L’adolescent et le jeune adulte peut être confronté à la réalité de la mort d’un proche, comme dans le cas d’un suicide. Il peut aussi être, en plus, menacé dans sa vie même, lors d’un accident ou d’un attentat.

Pour les accompagner dans leur chemin de deuil, il conviendra de prendre en compte plusieurs facteurs :

le vécu subjectif de leur entourage : en effet, même s’ils sont moins influencés que les enfants, ces jeunes peuvent toutefois être fortement choqués par l’attitude des adultes qu’ils vont juger au crible de leurs valeurs morales. Celles-ci peuvent être : le courage, l’altruisme, le dévouement, la générosité, la vérité, la justice, etc… Si, au moment de l’événement potentiellement traumatisant ou dans son décours, les adultes se sont montrés pleutres, égocentriques, lâches, sans compassion, voire malhonnêtes ou partiaux, leur confiance en l’Humanité peut s’en trouver altérée

le vécu subjectif du jeune mal compris par les adultes : ce peut être le cas, d’une attitude jugée distante, jean-foutiste, sans compassion, fuyant les rituels, ou à l’inverse voulant participer à tout, se montrant presque hyperactif, cachant tant bien que mal, leur détresse profonde, mal comprise

l’attitude des pairs du jeune : souvent très présents dans les premiers temps, et parfois, trop vite distants ; comment supporter la morbidité ou le côté mortifère de leur ami en deuil (?).

Ainsi, celui ou celle qui accompagne le jeune, soit dans un cadre associatif ou dans un cadre de soins, doit prendre en compte ces premiers éléments. Il ou elle essaiera de mettre des mots sur ce qui peut se passer autour du jeune. Le jeune pourra, ainsi, se rendre compte que quelqu’un peut apporter des éléments de compréhension à ses réactions ou à celles de son entourage.

jeune en deuil suicideDans un deuxième temps, une approche prudente de ses modes d’attachement devient possible, tout en parlant du proche ou des proches qui sont décédés. L’évocation des qualités du défunt ou des défunts est toujours première.

L’exploration d’une éventuelle ambivalence sera plus tardive et abordée après une explication de ce sentiment.

De manière contemporaine, les circonstances de la mort du ou des proches seront relatées au début de l’accompagnement. Il conviendra, ensuite, d’être à l’écoute, mais de ne plus susciter ces confidences. Il faut les recevoir quand l’endeuillé le souhaite.

Un point fondamental est que le jeune doit se sentir « le maître » de l’entretien. Il faut se méfier du sentiment « d’emprise » qui risque d’être mal supporté par le jeune.

L’accompagnant ou l’accompagnante expliquera clairement son mode d’approche de ces problématiques en acceptant de sortir du rôle de celui qui sait. La confiance pourra ainsi s’instaurer plus facilement et durera. Tous accepteront des moments de distance et de retour dans l’accompagnement sans peur d’une rupture.

Extrait de l’intervention de Jean-Jacques CHAVAGNAT lors de la conférence de la FEVSD « Les jeunes en deuil ».

Deuils provoqués par un cancer

Perdre un parent durant l’adolescence alors que la traversée de cette période est elle-même jalonnée de renoncements qui sont autant de deuils plus ou moins importants, plus ou moins organisateurs selon leur nature, les registres qu’ils convoquent, nous convaincs qu’une telle expérience limite pourrait-être tout aussi délétère que chez un plus jeune enfant, même si nous parions sur le fabuleux potentiel créateur propre au processus adolescent.

La clinique en oncologie nous fait quotidiennement témoins des effets désorganisant produit par l’éveil voir le réveil d’angoisses de séparation, d’abandon, de mort, suite à l’annonce de mauvaises nouvelles. Et de la force de leur impact chez les parents et leurs enfants, ébranlés dans leurs assises les plus profondes.L’enfant, le parent malade ainsi que le conjoint sont chacun à leur niveau, soumis à une double exigence particulièrement complexe qui consiste à investir l’autre en soi au moment où la perspective de la mort inéluctable impose un désinvestissement physique total et définitif.

Ce travail de séparation est colossal et déterminant, nous nous situons dans un pré-deuil qui n’est pas un deuil anticipé. Nombreux obstacles peuvent entraver ces processus si on ne les accompagne pas suffisamment tôt.

Cela doit inciter à une certaine vigilance à travers des prises en charges proposées le plus en amont possible de la maladie, selon des dispositifs qui peuvent être individuels, familiaux et/ou groupaux, mais doivent permettre dans tous les cas de les accompagner au plus près de leurs besoins, avec une visée de prévention des deuils compliqués ou pathologiques.

Le clinicien est fréquemment sollicité pour faire taire le chagrin au plus vite afin que l’adolescent reprenne le cours de sa vie, alors qu’au contraire nous avons tout un travail à effectuer avec lui du côté du faire avec cette expérience insensée, nous devons l’aider à re(sentir) des éprouvés issus d’une expérience qui tend à être désubjectivée tant elle est désubjectivant. Un travail est souvent nécessaire afin de réanimer des processus psychiques en passe de se dissoudre dans un profond désarroi s’ils restaient lettre morte. Il importe que soient tissées autour de l’adolescent endeuillé des enveloppes relationnelles et psychiques structurantes qui favorisent le sentiment d’être protégé (enveloppes contenantes) et compris (enveloppes sémiotisantes).

Il n’est pas rare ni anodin, que le parent se sachant condamné, plus spécifiquement encore les mères, sollicitent le psychologue comme objet maternel transitionnel en amont de la maladie, comme un passage de témoin qui serait disponible pour les adolescents. A charge pour le clinicien mobilisé par une certaine forme de préoccupation parentale soignante de réinstaurer une temporalité là où le temps a été précipité, écrasé, suspendu, parfois figé afin d’aider à la construction d’un récit, d’une mise en sens afin que l’adolescent puisse se réapproprier sa propre subjectivité et vivre avec son histoire.

Extrait de l’intervention de Laurence SYP-SAMETZSKY (Psychologue clinicienne, Centre anti-cancéreux Léon Bérard Lyon 8ème) lors de la conférence de la FEVSD « Les jeunes en deuil ».

La rose du deuil. Un outil pour accompagner le deuil

La Rose du Deuil est une méthode simple d’accompagnement qui a été imaginée en 2015 dans le cadre des formations à l’attention des bénévoles et des proches aidants. L’objectif principal est de faciliter leur intervention auprès des endeuillés, et ainsi d’agir avec une certaine méthodologie.

L’ambition première est de faciliter le dialogue entre les endeuillés et les aidants, en proposant à ces derniers une méthode évitant, autant que cela puisse être possible, de se perdre dans les informations et les émotions exprimées par les personnes accompagnées.

En conséquence, la deuxième ambition est de faire en sorte que les personnes endeuillées ne soient pas face à des accompagnants confus ou dispersés, à un moment où les capacités intellectuelles et les capacités à vivre les émotions peuvent être fortement diminuées.

boussole deuilPour y arriver, l’idée de la carte et du territoire (Éric Berne, 1971), qui symbolise les représentations de sa vie (la carte), et la réalité de la vie (le territoire), ainsi que la boussole pour faire le lien entre les deux est intéressante dans la situation de l’accompagnement. La personne en deuil, peut, submergée par ses émotions, perdre momentanément, tout ou partie, la faculté de se situer dans sa vie.

L’état de choc contribue également à ce fait. Un soutien à la réappropriation du sens et du contexte de vie permet, à un rythme qui appartient à l’endeuillé, de soutenir la réappropriation de soi.

Extrait de l’intervention de Marc BIGLIARDI-SIDER (Ex-président de Vivre Son Deuil Suisse. Psychologue Hôpital de Neuchâtel) lors de la conférence de la FEVSD « Les jeunes en deuil ».

Quand la mort transforme la vie en destinée…

Philosophie des jeunes en deuil

L’idée de la mort polarise la tendance humaine à l’absolu, sous la figure du tout ou rien. Pourtant, l’expérience réelle de la mort d’un proche fait épreuve à cette tendance, en ouvrant dramatiquement la possibilité d’un chemin de vie hors de ce tout ou rien.

L’autre n’était donc pas tout pour moi et je ne suis pas rien sans lui, continuer de vivre n’est pas trahir tout ce qu’il était pour moi, son absence ne le réduit pas à rien, ma douleur présente n’est pas le tout de mon être, même s’il n’y aura peut-être désormais aucun jour où elle ne sera plus rien

Or, comment supporter la sortie du tout ou rien quand l’imaginaire de l’amour semble lui même jouer sur ce registre, quand l’adolescence semble promouvoir cette radicalité comme sa vérité propre, quand le chagrin, le désespoir et la douleur semblent sans fin, quand le regard extérieur se fige dans une sombre compassion devant celui qui aurait « tout perdu » ? Que la vie soit encore possible pourtant, là est une épreuve redoutable qui passe trop inaperçue.

Là est la surprise déroutante et terriblement culpabilisante du temps de deuil. C’est cependant en accompagnant ce nouveau rapport au sens que le fantasme d’absolu peut desserrer son étau. Non pas pour se résigner à la nécessité naturelle des choses, ni pour consentir à vivre malheureux ou pour opérer une moyenne morose entre le tout et le rien…

Mais pour envisager la réalité d’une présence qui ne s’engloutit pas dans l’absence et pour faire droit à l’intensité d’une relation qui continue de travailler, autrement. Pour entendre que l’amour réel n’accomplit pas le vœu du tout ou rien, mais découvre la voie de l’unique et du singulier qui « passe les ravins de la mort ».

Contrairement à la philosophie commune, la rencontre précoce de la mort n’est pas la manifestation prématurée de la vérité de notre destin, nous dévoilant que tôt ou tard, tout ce que nous sommes et vivons se renversera en rien. Néanmoins la fatalité guette celui qui n’est pas accompagné dans une autre révélation, difficile quoique traversée de promesses : celle de la destinée unique de sa personne qui se joue dans l’intrigue de son histoire. Accompagner le deuil d’un jeune, c’est alors reconnaître la souffrance unique qui est la sienne, mais aussi les ressources de sens, infiniment précieuses et profondes, qui sont les siennes. C’est assurer, avec force et respect, que l’amour, le sens et l’autre sont au-delà du tout ou rien de nos exigences comme du tout ou rien des apparences.

Extrait de l’intervention de Yan PLANTIER (Philosophe) lors de la conférence de la FEVSD « Les jeunes en deuil ».

Quand le deuil prend corps.

L’éprouvé de deuil est tissé d’un ensemble de manifestations à la fois psychiques (tristesse, chagrin, désinvestissement momentané de la réalité externe,…) et physiques (troubles du sommeil, perturbations alimentaires, angoisses, fatigue, …).

Mais celles-ci restent en principe circonscrites à l’actualité du deuil et à la temporalité du travail psychique que celui-ci occasionne (un travail de deuil dont la durée s’avère néanmoins variable selon les sujets). Tout autres sont en revanche les atteintes au corps et même les maladies somatiques apparaissant chez l’endeuillé, dans l’après-coup de la disparition de son objet d’amour.

Nombre d’auteurs et de praticiens ont de longue date constaté la récurrence de ces deux phénomènes : deuil et maladie somatique – ces situations cliniques étant d’ailleurs susceptibles d’être observées chez l’individu endeuillé à tout moment de son existence. Mais qu’en est-il dans le moment de l’adolescence, de la post-adolescence ou de l’adulescence même ?

Deuil corpsLoin d’établir une causalité linéaire entre ces deux phénomènes – deuil et maladie – leur récurrence conduit à s’y intéresser d’un peu plus près. Considérer et réduire ces réalités somatiques comme simples réactions (psycho)pathologiques à la perte et à la réalité de la mort, voire les penser comme traces d’échec du travail du deuil sinon d’entraves dans ce processus, revient à obérer la complexité de la subjectivité qui s’exprime ainsi, à la faveur de cette création somatique au carrefour du vivant et du mort.

A partir de quelques brefs exemples, nous nous attacherons à mettre en évidence certaines fonctions et significations psychiques de ces mises en corps comme surfaces d’inscription et de traduction de réalités psychoaffectives singulièrement mobilisées et réactivées chez l’adolescent par l’actualité d’un deuil.

Extrait de l’intervention de Nathalie DUMET (Professeure de psychopathologie. Directrice université Lyon 2) lors de la conférence de la FEVSD « Les jeunes en deuil ».

Les jeunes et la mort à l’ère du numérique.

Pour cette intervention, Martin JULIER-COSTES s’inspirera des principaux apports de son travail de doctorat (les jeunes face à la mort d’un ami) qu’il poursuit depuis 2014 en participant au programme national de Recherche Eternités Numériques (ENEID).

L’approche socio-anthropologique permettra de comprendre les réactions et les comportements des jeunes face à une situation potentiellement destructrice, mais toujours source de rassemblements et de redéfinition des liens entre les vivants mais aussi avec le défunt. Dans un premier temps, l’intervenant évoquera rapidement 1) les ritualisations funéraires instituées (la mise en bière, le rite funéraire officiel et la mise en terre) ; 2) les ritualisations funéraires instituantes (non officielles, parallèles) ; et enfin, 3) le vécu intime de la perte : comment un jeune « fait avec » la mort d’un proche ? Et quel(s) sens lui accorde-t-il ?

Ces trois dimensions introduiront le second temps consacré aux questions numériques et aux usages des médias sociaux en matière de deuil chez les jeunes. À travers des situations dans lesquelles les photos, les smartphones, les RSN (réseaux sociaux numériques) ou encore les plateformes comme Youtube et Dailymotion, revêtent des enjeux importants, l’intervenant soutiendra l’argument suivant : le numérique met en forme et rend visible ce que l’anthropologie énonce comme des réactions universelles des humains face à la mort : rassembler les vivants, garder des traces du mort, le localiser et maintenir une relation avec lui.

Extrait de l’intervention de Martin JULIER-COSTES (socio-anthropologue, chercheur, formateur pour travailleurs sociaux, membre fondateur de l’association Anthropoado (www.anthropoado.com)  Il a co-dirigé, avec C. Fawer Caputo, l’ouvrage collectif : « La mort à l’école. Annoncer, accueillir, accompagner », Editions De Boeck Supérieur (2015), et écrit l’article « Adolescence, deuil et numérique » dans la revue Prisme (HEP, 2015)) lors de la conférence de la FEVSD « Les jeunes en deuil ».